HOMELIE

Frères et sœurs,

C’est en ce week-end marqué par de grandes peurs que nous nous retrouvons en cette église pour célébrer le Seigneur, avec cet Evangile fort à propos : évangile de la Transfiguration. Jésus montre à ses Apôtres – et donc à nous – son vrai visage. Il me semble que ce moment de la vie du Christ nous parle particulièrement aujourd’hui.

Le Christ montre son vrai visage, sa vraie gloire, cachée sous les apparences de l’homme Jésus. Pendant un bref instant, les Apôtres font l’expérience que nous ferons un jour, je l’espère, celle de la vision de la gloire du Fils de Dieu. Et ils sont bouleversés, tellement d’ailleurs, que Pierre veut prolonger cela en dressant trois tentes. Le vrai visage derrière les apparences…

Frères et sœurs, ce moment particulier que nous traversons ne montre-t-il pas le vrai visage de notre société ? Celui de la limite de notre technicité et du rêve de tout maîtriser ? Celui de la limite de la mondialisation heureuse et hyper interconnectée ? Celui de notre vrai rapport les uns aux autres à un instant où chacun peut être une menace pour l’autre et où les supermarchés sont dévalisés dans un réflexe de repli sur soi ? Et enfin celui de notre vrai rapport à la mort et des angoisses liées à la perte de Dieu ?

Oui, voilà que l’épidémie de coronavirus révèle une autre maladie, bien plus insidieuse, celle de l’homme qui a voulu éliminer Dieu en se faisant lui-même Dieu : cet homme se retrouve tout à coup bien seul, face à lui-même, ses limites, sa fragilité, ses peurs, sa finitude. Le masque tombe, voilà le vrai visage.

Frères et sœurs, contre l’épidémie du vide et de la peur, nous avons besoin du vaccin de la foi !

A votre avis, pourquoi Jésus a-t-il voulu la transfiguration, sinon pour préparer ses Apôtres à voir son visage défiguré, humilié, torturé, ensanglanté et mort ? Le Christ leur donne cette grâce afin de voir la vraie réalité : celle du triomphe du Christ sur la mort. Il est vrai que le Vendredi Saint ils ont oublié cela, sauf peut-être saint Jean. Oui, quelle belle pédagogie de Jésus, que de vouloir guérir ses Apôtres de l’épidémie de la peur en leur donnant ce vaccin de la foi – cette foi qui voit au-delà des apparences.

Facile à dire, me direz-vous, devant la contagion qui s’annonce. Mais fondamentalement cela doit nous poser la question de notre propre rapport à la vie, à la mort. Ai-je peur de la mort ? Quelles peurs tout ceci éveille-t-il en moi ? Où en est ma confiance en Dieu ? Où en suis-je dans ma foi ?

Il est frappant de regarder en arrière et nous souvenir que dans des situations bien plus graves, celles des grandes pestes, et alors que les moyens sanitaires n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, les populations chrétiennes se sont illustrées par des démarches de prière collective, ainsi que par le secours aux malades, l’assistance aux mourants et la sépulture des défunts. Bref, les disciples du Christ ne se sont ni détournés de Dieu ni dérobés au semblable. Bien au contraire !

Oui, peut-être que notre société a besoin d’un nouveau vaccin : celui de la charité ! De cette charité qui nous rappelle que notre vie ne nous appartient pas à nous-mêmes, mais qu’elle est donnée à Jésus ! Il me semble que ces paroles de Jésus, si bien connues, résonnent aujourd’hui différemment : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile la sauvera » (Mc 8, 35). Cela ne veut pas dire qu’il faille s’exposer n’importe comment – une élémentaire prudence est de mise – mais nous pouvons nous poser la question de comment nous allons vivre la charité chrétienne, face à l’épidémie de la peur qui enferme chacun sur soi ? J’entendais les Restos du Cœur qui craignaient que leur collecte ne tombe à l’eau parce que les dons fondraient comme neige au soleil au moment où on fait des provisions de guerre chez soi. Je pense à tant de personnes isolées dans les EHPAD ou les hôpitaux parce que les visites sont limitées. Et si d’autres formes de charité pouvaient naître ? Un coup de téléphone, un petit paquet déposé à l’accueil avec une carte… ? Et les personnes âgées qui auraient voulu venir aux messes, comment manifester que nous continuons de faire communauté ? Les questions sont redoutables, et peut-être que des trésors d’inventivité pourraient naître, au nom de la charité.

Cette charité sera alors l’illustration de ce dernier vaccin dont cette crise manifeste l’urgence – vous me voyez venir – le vaccin de l’espérance. Le Pape François disait justement : « ne nous laissons pas voler l’espérance ! ». Ne soyons pas des morts-vivants, mais des vivants tout courts. Ceux qui savent que cette vie n’est que passagère, et que quoi qu’il arrive, nous sommes toujours entre les mains de Dieu. « Relevez-vous, soyez sans crainte », dit Jésus à ses Apôtres. Ne nous laissons pas voler l’espérance, frères et sœurs : c’est là que notre société nous attend.

Notre carême, ne pourrait-il pas justement être là ? Ne pas céder à la panique, mais travailler ces trois vertus de la foi, l’espérance et la charité ?

Qu’en pensez-vous ?